Yasukuni : la Paix des Âmes au-delà de la Discorde

Obtenir des informations apolitiques sur le sanctuaire de Yasukuni n’est pas chose facile. Ce sanctuaire tokyoïte situé dans l’arrondissement de Chiyoda-ku, semble concentrer toute la ferveur patriotique des Japonais depuis 1868, ce qui a le don de raviver d’anciennes querelles.


Politisé à en croire l’Occident, hautement sacré selon le site officiel du sanctuaire, qu’en est-il réellement de sa symbolique dans le cœur des japonais ?


Nommé à l’origine « Tokyo Shoukonsha », littéralement « pavillon pour évoquer les morts », le sanctuaire est construit en 1869 dans le but de rendre hommage aux victimes de la guerre civile de Boshin. Dans un premier temps à Kyoto, il est transféré à Tokyo et prend le nom de « Yasukuni » (« rendre l’ État paisible ») en 1879, et se veut un sanctuaire célébrant tous les japonais morts pour la patrie.


Aujourd’hui le sanctuaire Yasukuni est le gardien des quelques deux millions d’âmes disparues lors des différents conflits militaires qui secouèrent le pays. Soldats mais aussi civiles ayant participé à l’effort de guerre, autant de profils distincts que le sanctuaire honore avec ou sans l’accord des familles.


En 1978, Yasukuni défraye la chronique en glorifiant, à l’initiative de son responsable Nagayoshi Matsudaira, quatorze criminels de classe A, reconnus coupables de crimes de guerre au procès de Tokyo. La plupart ont été pendus ou emprisonnés. Dès lors, le sanctuaire casse sa neutralité préservée jusque là, pour devenir un symbole du passé colonialiste japonais au regard des voisins chinois et coréens. Au fil des visites officielles qu’effectuent ou non les premiers ministres successifs, le sanctuaire Yasukuni est sujet à de nombreuses controverses émanant des pays anciennement victimes de l’expansionnisme japonais. Les japonais eux-mêmes s’interrogent sur leur identité et beaucoup sont partisans d’un retrait définitif des noms des quatorze condamnés.


On fait mention d’une instrumentalisation du sanctuaire par l’ État au profit d’une propagande nationaliste. Sur sa page personnelle, Alan Christy, professeur américain à Santa Cruz, se risque à développer une comparaison entre l’instrumentalisation des morts de Yasukuni et celle que subissent actuellement les familles des soldats américains morts en Irak. Il accuse une appropriation abusive de leurs stèles, où sont gravés parfois à l’insu des familles, des mentions à caractère propagandiste en ce qu’elles survalorisent la contribution de chacun à l’effort de guerre et donnent un caractère exclusivement militaire à leur mémoire.


Il convient pourtant dans un juste équilibre des choses, de redonner sa véritable dimension symbolique à un monument dédié avant tout à l’apaisement des morts disparus dans de tragiques conditions.


Selon Ryu Otomo, auteur de l’article « Les influences des organisations religieuses sur la politique contemporaine au Japon » (publié dans Recherches Internationales), il est nécessaire de s’attacher au rôle que tient le sanctuaire dans la continuité du culte de Hachiman, lui-même porteur de l’héritage du culte de Yamato. Hachiman est le dieu de la guerre et le protecteur du peuple japonais, celui qui incarne le rapprochement du Shintoïsme et du Bouddhisme, peu de temps après que ce dernier n’arrive au Japon. L’un des préceptes du culte de Hachiman commande que les morts survenues dans des conditions tragiques, notamment durant une catastrophe naturelle ou en guerre, soient apaisées. Ce concept est un héritage du culte local de Yamato, syncrétisé avec le shinto au 8ème siècle. Il s’était répandu l’idée que le mort plein de ressentiments pouvait se manifester afin d’assouvir sa vengeance. Un culte lui était donc rendu afin de se prémunir de ces apparitions. Il prit de l’ampleur et se développa à travers tout le pays en même temps que l’importance et le pouvoir du guerrier, qui vivait avec la mort au quotidien. Au 12ème siècle, le premier temple de Hachiman est édifié à Kamakura, alors capitale de l’époque, et la divinité s’approprie ce concept de « mort tragique ». Des temples sont édifiés un peu partout sur le territoire jusqu’à ce qu’au 19ème siècle, la classe dominante imprégnée de ce concept de vengeance post-mortem, contribue à la création des « shoukonsha ».


Toute considération religieuse mise à part, le sanctuaire se pare d’un aspect psychologique important. Ces parents, veuves et orphelins à qui la guerre ne laissait parfois même pas la consolation d’une dépouille à pleurer, étaient assurées d’une existence paisible de leurs morts sous une forme divine. Il s’agit là d’un enseignement que l’on dispensait dans les casernes où tous les soldats étaient encouragés à mourir dignement pour l’Empereur. Ils étaient ainsi promis à un repos glorieux au Yasukuni. Des correspondances retrouvées font état de mères qui incitaient leurs fils à mourir afin que leurs âmes soient faites divinités au Yasukuni. Incontestablement le plus grand honneur qui soit au regard du Japon fasciste, où « sauvegarder la paix » était primordial.


Au-delà de la discorde qu’il provoque, le temple Yasukuni éclaire sur le concept de mort chez les japonais et invite à une réflexion sur la dimension symbolique d’un lieu dans le cadre d’un deuil, en Extrême-Orient et en Occident.


Le sanctuaire de Yasukuni est voué à perdre de son importance émotionnelle lorsque les proches des soldats disparus ne seront plus. Il est à espérer qu’il cessera alors de n’être qu’un vestige de la seconde guerre mondiale, pour devenir un lieu de recueillement dédié exclusivement à la mémoire des âmes que toute guerre enlève tragiquement.


Hélène, pour www.sereni.org



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *