Le mythe du Déluge dans la création des royaumes légendaires

La fascination qu’exerce la nature sur l’homme a toujours été une source intarissable de légendes. Comment expliquer si ce n’est par le divin, que les éléments se déchaînent contre l’homme sans même prévenir de leur colère ?


Le contexte géographique et géologique est déterminant dans le patrimoine légendaire d’un pays. Ainsi la déesse japonaise du soleil logée dans les entrailles du volcan Fuji-Yama et la déesse Pelé qu’abrite le cratère du Kilauea, à Hawaï sont vénérées dans deux archipels de nature volcanique.


Le mythe intervient dans cet entrelac de divinités lorsque l’inexplicable est universel.
Le Déluge est un mythe ancien répandu dans de nombreuses cultures, qui relate des pluies catastrophiques et des inondations décimant hommes et animaux. En cela, il est un témoignage pertinent de la manière dont les anciens abordaient leur environnement, en particulier chez les peuples de la mer.
Le déluge_ou « cataclysme » si l’on s’en tient au terme scientifique_, constitue en sus une justification simple et réutilisable à souhait, en ce qu’il symbolise à la fois la fin et le commencement.


De façon générale, les différents récits font suivre le déluge de la disparition d’un royaume entier si ce n’est d’une civilisation. La disparition d’Atlantide racontée par Critias et rapportée par Platon, le déluge décrit par Gilgamesh, Noé et sa famille sauvés d’une pluie meurtrière dans la Bible : tous relatent avec effroi, l’anéantissement de la vie et de la connaissance humaine initiée par les dieux.
La question de savoir si oui ou non ces récits trouvent un ancrage géologique réel est laissée à qui possède les compétences adéquates, toutefois les précisions apportées laissent penser qu’ils s’inspirent de catastrophes vécues.


– Extrait de l’Epopée de Gilgamesh, roi d’Ourouk. Il s’agit du plus ancien texte relatant le déluge :


« Utnapishtim dit à Gilgamesh – Je vais te révéler un mystère, je vais te dire un secret des dieux. – Tu connais Shurrupak, la cité qui se trouve sur les bords de l’Euphrate ? Cette ville était ancienne et les dieux qui l’habitaient étaient vieux. Il y avait là Anu, maître du firmament, leur père, et le guerrier Enlil, leur conseiller, Ninurta le secourable, et Ennugi qui surveille les canaux ; et avec eux aussi était Ea.
En ce temps-là le monde regorgeait de tout ; les gens se multipliaient, le monde mugissait comme un taureau sauvage et le grand dieu fut réveillé par la clameur. Enlil entendit la clameur et il dit aux dieux assemblés : – Le vacarme de l’humanité est intolérable, et la confusion est telle qu’on ne peut plus dormir. Ainsi les dieux furent-ils d’accord pour exterminer l’humanité (…).
Alors les dieux de l’abîme surgirent ; Nergal retira les digues des eaux inférieures, Ninurta, le seigneur de la guerre, jeta à bas les barrages, et les sept juges de l’enfer, les Annunaki, élevèrent leurs torches, éclairant la terre de leur flamme livide. Un cri de désespoir monta au ciel quand le dieu de l’orage changea la lumière du jour en obscurité, quand il mit la terre en miettes comme une simple coupe. Tout un jour la tempête fit rage, augmentant encore en furie ; elle fondait sur le peuple, comme les marées de la bataille ; un homme ne pouvait pas voir son frère, et du ciel on ne voyait pas les hommes. Même les dieux étaient terrifiés par l’inondation ; ils fuirent jusqu’au plus haut du ciel, le firmament d’Anu ; ils rampaient le long des murs, courbés comme des chiens. Alors, Ishtar, la Reine du Ciel à la voix douce, hurla comme une femme dans les douleurs : – Hélas, les anciens jours sont changés en poussière parce que j’ai ordonné le mal ; pourquoi ai-je ordonné ce mal dans le conseil de tous les dieux ? J’ai ordonné des guerres pour détruire le peuple, mais les hommes ne sont-ils pas mon peuple puisque je les ai mis au monde ? Maintenant, comme le frai du poisson, ils flottent sur l’océan. Les grands dieux du ciel et de l’enfer pleuraient. Ils se couvrirent la bouche. Pendant six jours et six nuits les vents soufflèrent, le torrent, la tempête et l’inondation accablèrent le monde, la tempête et l’inondation firent rage ensemble comme des armées en bataille.
Quand l’aube du septième jour se leva, l’orage qui venait du sud s’apaisa, la mer devint calme, l’inondation était apaisée ; je regardai la face du monde, et c’était le silence, toute l’humanité était changée en argile. La surface de la mer s’étendait aussi plate que le sommet d’un toit ; j’ouvris une écoutille et la lumière tomba sur mon visage. Alors, je m’inclinai profondément, je m’assis et pleurai ; les larmes ruisselaient sur mon visage car de tous les côtés c’était le désert de l’eau. »



En revanche, le symbolisme de ce mythe joue un rôle considérable dans la constitution des royaumes légendaires.
Au dire des anciens, le déluge serait un châtiment doublé d’un avertissement divin.


Dans la Bible, Noé et sa famille assistent à la mort de leurs congénères engloutis par les eaux. Seuls survivent les méritants qui ont marché sans se détourner du chemin de Jéhovah, accompagnés d’un couple de chaque espèce animale. On est tenté de croire que le déluge symbolise dans cette histoire, le passage d’un monde ancien décadent à un monde purifié par les eaux divines. Le nouveau royaume appartient désormais aux fidèles de Dieu.


« Et l’Éternel dit : J’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai créé, depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles, et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits. »
Genèse 6:7



Le langage de Dieu


L’eau fait ici figure d’élément purificateur. Rappelons que le Nouveau Testament verra naître la tradition du baptême chez les Chrétiens, lorsque Jean-Baptiste plonge Jésus dans les eaux du Jourdain. C’est aussi cet élément qui cause la mort des Égyptiens à la poursuite de Moïse. Ces derniers périssent engloutis dans la Mer Rouge, alors même qu’elle s’est entrouverte pour laisser passer les Hébreux. Auparavant dans l’histoire, c’est encore l’eau du Nil qui amène l’enfant Moïse vers sa mère adoptive. L’enfant, à qui Dieu promet un avenir illustre est ainsi sauvé de la mort.


« Le Seigneur dit à Moïse : « Étends la main sur la mer : que les eaux reviennent sur l’Égypte, sur ses chars et ses cavaliers ! » Moïse étendit la main sur la mer.
Les eaux revinrent et recouvrirent les chars et les cavaliers ; de toutes les forces du Pharaon qui avaient pénétré dans la mer derrière Israël.
Mais les fils d’Israël avaient marché à pied sec au milieu de la mer, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. »

La Bible, Exode 14


Ces récits nous démontrent que l’eau est intimement lié à Dieu. Elle est son moyen d’expression sur la terre lorsque les hommes ont failli mais aussi lorsqu’ils ont son estime et sa confiance. Jésus marchant sur les eaux, domine en quelque sorte un attribut de son père. Il marche sur l’élément contre lequel l’homme ordinaire ne peut lutter.


Ainsi, il en va de même pour tous les peuples au contact de la mer. Lorsque les eaux se déchaînent, un royaume doit disparaître pour que la colère divine trouve sa fin car il n’est pas de colère sans fautifs. Si tel avait été le cas, il aurait été convenu que la mort puisse toucher n’importe quel individu, indistinctement de sa race, de son rang, de ses actes et de sa religion.


Dans ce cas inenvisageable, l’impossibilité de prévenir d’un funeste futur aurait été manifeste, l’égalité de tous les hommes face à la mort_et par conséquent dans la vie_mise en évidence.


Hélène LE, pour www.sereni.org

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