Au bon souvenir du dessin animé soviétique

L’enfance des adultes qui ont grandi en URSS est inévitablement marquée par les dessins animés soviétiques. Le phénomène est remarquable car il ne fut pas un instrument de propagande. Certains dessins animés ont eu pour figure héroïque Lénine ou la Révolution mais chacun d’eux est passé inaperçu. On peut ainsi dire que les enfants sont restés complètement hermétiques à la propagande politique, qui n’a su les atteindre. En revanche, les dessins animés, si proches des anciens contes russes connurent un succès incroyable inégalés jusqu’à aujourd’hui. Voici l’histoire de quelques dessins animés chers dans les cœurs russes.


« Nu, pogodi ! » est un dessin animé similaire au « Tom&Jerry » de Hanna et Barbera qui relate l’histoire d’un loup à la poursuite d’un lapin. Les personnages, tous animaux, y sont quasiment muets et se découvrent à partir de 1969, au rythme d’un nouvel épisode par an. Au début, cette animation se veut une animation mettant en scène clairement le bien (le lapin) et le mal (le loup) mais elle devient très vite le reflet de la réalité soviétique des années 70.



Le loup porte un pantalon en pattes d’éléphants, fume et ne fait visiblement pas preuve d’une intelligence particulière, préférant régler les problèmes par la force physique. En revanche, le lapin est petit, élégamment vêtu, travailleur et bien plus malin qu’il ne paraît. Tous les personnages sont vêtus comme des hommes et ont des préoccupations humaines – ils travaillent, s’amusent, se promènent etc. Ensemble, ils créent une ambiance rappelant celle de l’URSS, celle-la même que connurent les citoyens soviétiques. « Nu, pogodi! » connut un franc succès dès sa sortie, il s’agit du dessin animé le plus aimé des russes, car il est très représentatif de l’époque.


« Le hérisson dans le brouillard » est peut-être le dessin animé le plus compliqué de la période soviétique. Il obtient en 1976, le prix de la meilleure animation. L’histoire narre la vie d’un hérisson qui rend visite chaque jour à son ami, l’ours, afin de prendre le thé et compter les étoiles. Un jour il aperçoit un cheval blanc dans le brouillard et se demande, si le cheval peut mourir rien qu’en se couchant dans le brouillard. Poussé par la curiosité, le hérisson entreprend de descendre la colline et disparaît dans le brouillard.



Ainsi commencent ses aventures. « Le hérisson dans le brouillard » est une animation dite psychédélique, psychologique, philosophique et souvent comparée à un film d’horreur. L’écran reste très sombre durant tout le dessin animé, les personnages s’expriment peu, mais les nombreux bruitages et la musique, qui commence et s’arrête brusquement, rendent une impression d’angoisse et de peur. Finalement le hérisson parvient à sortir du brouillard et retrouve son ami. Le dessin animé ne dure qu’une dizaine de minutes mais le sentiment qu’il laisse au spectateur reste bien plus longtemps…Le plus étonnant est que cette animation plaît à beaucoup d’enfants alors même qu’elle ne présente ni couleurs vives ni action et tend au contraire à installer un climat de peur.


« Winnie l’ourson » dans sa version russe est l’adaptation de l’œuvre de l’écrivain anglais Alan Milne. Le dessin animé russe fait intervenir cinq personnages : l’ourson lui-même, son ami le cochon, la chouette, le lapin et l’âne. En tout, on ne connaît que trois épisodes de « Winnie l’ourson » – celui du vol du miel, celui de l’anniversaire de l’âne et celui de la visite au lapin. Le sujet est toujours assez banal mais c’est surtout la personnalité des personnages qui fit la popularité de l’animation.



Winnie est d’un côté très ouvert et très sympathique. Mais on s’aperçoit vite qu’il est aussi égoïste et parfois mal élevé. Mais son charme vient dans le même temps, de la simplicité de son caractère – il ne cherche pas à dissimuler ses intentions, il ne fait preuve ni de ruse ni de méchanceté. Son ami le cochon le suit partout et l’aide dans toutes les situations. Malgré sa naïveté apparente, il lui arrive souvent de trouver les solutions auxquelles Winnie ne pense pas. L’âne est le personnage le plus compliqué du film – il est en permanence mélancolique, pensif et trop modeste. Pour cela, il attire plus souvent la sympathie même s’il contribue très peu à l’action. Le lapin et la chouette sont deux personnages éduqués et sages. Mais la différence entre eux est très visible – le lapin est pourvu d’un esprit critique et solitaire tandis que la chouette aime être au courant de tout. C’est d’ailleurs elle qui donne de précieux conseils à Winnie.


« Les musiciens de Brème » est un dessin animé qui a suscité une réaction particulière chez son public . Il
est tout a fait novateur, car composé presque entièrement de chansons rock, mais a aussi fait l’objet de nombreuses critiques : on lui reprocha en effet, de monopoliser l’attention de millions de spectateurs, jeunes et âgés qui restaient devant leur écran du début à la fin,apprenant par cœur les chansons du film et achetant ensuite les albums qui en découlaient.



La particularité des « Musiciens de Brème » est qu’il fait cohabiter dans un même monde hommes et animaux : les deux espèces marchent, parlent, chantent et sourient. L’animation musicale soviétique fit fureur, et on se rappelle encore aujourd’hui des appels téléphoniques reçus à l’époque par le ministère de la culture qui dut essuyer de multiples plaintes dans lesquelles les personnages furent accusés d’incitation à la violence et à la débauche sexuelle – des sujets considérés alors comme tabous en URSS. Le sujet se veut pourtant simple : un groupe de musiciens qui voyage, l’un tombe amoureux d’une princesse dont le père n’apprécie pas la relation qui en découle. Le jeune homme décide alors de kidnapper la princesse. Il faut préciser que ce personnage, bien que fictif, deviendra par la suite, un véritable symbole de la parfaite beauté masculine – grand, blond aux yeux bleus, vêtu d’une façon inacceptable et impensable pour l’esprit soviétique. Il représente le bien mais ne fait que décevoir le roi avec sa bande de musiciens animaux. « Les musiciens de Brême » reste aujourd’hui le signe du changement, de la révolte et de la liberté d’esprit jusqu’alors réprimées.


• Lada Dibrova, pour www.sereni.org



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